VII
Le bruit de ces événements s’étant répandu dans le pays, la réputation de l’oncle Conrad en fut singulièrement diminuée. On ne parlait plus que de Yéri-Hans ; on célébrait sa force extraordinaire, on disait que tous les autres n’étaient rien auprès de lui.
Vers la même époque, l’oncle Conrad se mit à faire des réflexions profondes sur la vanité des choses humaines. Il rêvait du matin au soir, et souvent, quand j’étais assis près de son lit, il commençait à dire :
– Kasper, plus j’y pense et plus je vois que les hommes sont des fous de s’échiner comme ils font. Qu’est-ce que la gloire ? Je te le demande un peu. Je me rappelle que le vieux curé Jéronimus criait toujours : « La gloire, c’est la fumée de la fumée ! » Tant que vous êtes fort, vous avez de la gloire, parce que les autres ont peur de vous, parce qu’ils vous en veulent sans oser le dire ; mais quand vous devenez vieux, ou qu’il vous arrive de glisser sur un noyau, par hasard, la gloire s’en va. Et pour l’argent, c’est la même chose : à quoi sert d’avoir du bien, quand on ne peut plus en profiter ? Moi, par exemple, Kasper, à quoi me sert d’avoir quinze arpents de vignes, puisque je ne peux plus aller les voir ? À quoi me sert d’avoir du vieux vin dans ma cave, puisque Lehmann me défend d’en boire, de peur d’enflammer mon entorse ? À quoi me sert tout ce que j’ai maintenant ? J’aimerais autant n’en avoir que la moitié et pouvoir en jouir ! Pour le reste, on en peut dire autant, car autrefois j’avais une bonne femme que j’aimais, et j’aurais eu du bonheur de vivre avec elle jusque dans mes vieux jours ; tous mes biens m’auraient fait cent fois plus de plaisir, si j’avais pu les avoir avec Christine ; mais c’est du temps perdu quand on parle d’elle, puisqu’elle est morte ! Sait-on seulement bien si elle pense à nous, si elle voit ce qui se passe à Eckerswir ? Je le crois, mais je n’en suis pas sûr. Et ma fille Margrédel ? je l’ai élevée, je l’ai fait danser sur mes genoux, je l’ai vue grandir, et c’était mon bonheur. Eh bien ! voilà qu’elle a vingt et un ans ; supposons que tu ne sois pas là, Kasper, un autre viendrait, il trouverait Margrédel belle, et il faudrait encore que je donne de l’argent pour qu’il la prenne en mariage. N’est-ce pas abominable cela, d’élever sa fille pour des gaillards qu’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, et qui croient encore vous faire beaucoup d’honneur en se laissant graisser la patte ? Je soutiens, moi, que tout n’est rien, et que sans notre sainte religion, qui nous promet la vie éternelle, il vaudrait bien mieux n’être pas venu dans ce monde !
Ainsi parlait l’oncle à cause de son entorse ; on n’avait jamais vu d’homme plus raisonnable, et je lui disais :
– Vous avez raison, mon oncle ; seulement il faut faire comme tout le monde, et se marier, puisque c’est la mode en Alsace. Quand vous serez guéri, vous penserez autrement ; vous irez voir vos vignes, vous boirez du vieux « kutterlé ». Et moi, vous me connaissez, si j’ai le bonheur de plaire à Margrédel, nous resterons tous ensemble et nous serons heureux.
L’oncle ne voulait plus voir personne du dehors ; le vieux Brêmer, le père Mériâne et plusieurs autres s’étant présentés, il avait défendu de les laisser entrer.
Ce qui le fâchait surtout, c’était d’entendre parler de Yéri-Hans ; chaque fois qu’on prononçait son nom, il changeait de couleur et bégayait :
– Ah ! le gueux... si je le rencontre jamais au détour d’un chemin !
Margrédel ayant un jour voulu dire quelques paroles en faveur du canonnier, sous prétexte qu’il n’était pas cause de l’entorse, mais le noyau, il devint tout pâle et dit d’une voix sourde :
– Tais-toi, Margrédel, tais-toi ; si tu veux m’achever tu n’as qu’à soutenir ce brigand.
Je reconnus alors que Margrédel aimait Yéri-Hans, et je bénis le Seigneur de tout ce qui s’était accompli me disant en moi-même :
« C’est le bon Dieu qui, dans sa sagesse, a fait ces choses, afin que l’oncle Conrad et le grand canonnier fussent ennemis l’un de l’autre ! »
Et pendant que l’oncle trouvait que tout allait mal, je trouvais, moi, que tout allait bien.
Margrédel était triste, elle ne chantait plus à la cuisine, elle ne riait plus à table ; elle rêvait les yeux abattus.
« Ah ! me disais-je en la regardant aller et venir tout inquiète, maintenant je sais pourquoi la bohémienne est venue à la maison ; je sais pourquoi tu rougissais, Margrédel, le jour où je te demandais : « Qu’est-ce que cette vieille est venue faire ici ? » Je sais pourquoi tu te rappelais si bien ce grand blond qui t’avait fait danser autrefois à Kirschberg ; je sais pourquoi tu t’attristes. Mais tout cela, Margrédel, ne sert à rien ; Yéri-Hans ne viendra jamais dans la maison du père Conrad Stavolo ; non, non, c’est fini, Margrédel, il faut penser à quelque autre brave garçon qui t’aime bien ; ce grand canonnier est un gueux, pourquoi t’obstiner ? »
Je la plaignais intérieurement, et j’étais content tout de même ; je me disais :
« Quand Margrédel se sera bien attristée de la sorte, elle oubliera l’autre, et je serai là pour la consoler. Nous nous marierons et tout sera très bien. Même un jour, dans cinq, six ou dix ans, quand nous aurons des petits enfants, et qu’elle sera tranquillement assise un soir au coin du feu, je lui demanderai tout à coup : « Hé ! Margrédel, est-ce que, dans le temps, tu n’as pas eu des idées pour Yéri-Hans, de Kirschberg ? Dis-le hardiment ; tu n’as pas besoin de te cacher. » Alors elle rougira et finira par répondre : « Comment peux-tu croire ces choses, Kasper ? Jamais, jamais une idée pareille n’est entrée dans ma tête. »
Et, me figurant cela, j’en avais les larmes aux yeux ; je bénissais le Seigneur d’avoir inspiré l’idée de la bataille à l’oncle Conrad, pour avancer mon mariage avec Margrédel.
Cela dura trois semaines. De temps en temps, l’oncle m’envoyait dehors voir si le raisin mûrissait ; je lui rapportais quelques grappes qu’il goûtait ; mais il aurait voulu sortir, visiter la côte lui-même, préparer ses tonnes, retenir ses gens pour les vendanges. On ne saurait s’imaginer sa désolation d’être étendu là sans pouvoir bouger, et toutes les paroles qu’il inventait pour maudire celui qui l’avait mis dans cet état.
Le Dr Lehmann, avec sa longue casaque de velours jaune clair et son bonnet gris à visière relevée, les bras fourrés jusqu’aux coudes dans ses poches, et ses demi-bottes de cuir roux au bout de ses longues jambes en échasses, venait le voir chaque matin.
– Cela va bien, disait-il après avoir levé le bandage. Encore un peu de patience, père Stavolo, votre pied se fortifie, l’enflure disparaît ; dans quelques jours, vous pourrez sortir avec un bâton.
– Dans quelques jours ! criait l’oncle ; ça ne finira donc jamais ?
– Eh ! que voulez-vous ? pour les entorses, il faut de la patience. Je sais bien que c’est ennuyeux de rester étendu sur le dos, à rêver qu’il fait beau temps, que la vigne avance, que le raisin mûrit, qu’il faudra soufrer les tonnes, dresser le chantier, nettoyer la cave et graisser le pressoir ; je sais tout cela, mais qu’y faire ? Vous avez encore de la chance, maître Conrad.
– Comment, de la chance ?
– Sans doute ; la même chose aurait pu vous arriver en pleines vendanges ; il aurait fallu laisser à d’autres le soin de tout ; et puis l’entorse aurait pu être plus forte. Enfin tout va bien ; seulement du calme, maître Stavolo.
Alors, passant la main sur sa longue barbe fauve en pointe, et souriant en lui-même, il entrait dans la grande salle et s’arrêtait toujours une minute à causer avec Margrédel, qui cousait près de la fenêtre.
– Eh bien ! eh bien ! Margrédel, on est toujours fraîche et jolie comme un bouton de rose, hé ! hé ! hé !
– Oh ! monsieur Lehmann, vous dites toujours de belles choses aux gens.
– Non pas, non pas ; je dis la vérité, je dis ce que je pense. Kasper n’est pas malheureux ; je voudrais bien être à sa place.
Margrédel rougissait, et lui, riant, sortait en me serrant la main.
Voilà comment les choses se passaient.
L’oncle Conrad n’y tenait plus, quand un beau matin le docteur, après avoir vu le pied, dit :
– Cette fois, monsieur Stavolo, tout est en ordre. Vous pouvez vous lever et marcher avec un bâton.
La figure de l’oncle s’éclaircit :
– La jambe est remise ? dit-il.
– Oui, il ne faut plus qu’un peu d’exercice pour fortifier les nerfs.
Puis le docteur, se relevant, se prit à rire et s’écria :
– Seulement, père Stavolo, prenez garde ; vous savez, il y a tant de noyaux dans le monde ! Il ne faut pas mettre le pied de dessus ; ce serait pire que la première fois.
L’oncle, en entendant parler de noyau, devint tout rouge.
– C’est bon, fit-il, les noyaux ne sont pas toujours pour les mêmes !
– Non, père Stavolo, mais il ne faut pas non plus les chercher, sans cela on les rencontre plus souvent qu’à son tour. Allons, au plaisir de vous revoir le plus rarement possible.
Et sur ce, le docteur sortit en riant, et l’oncle Stavolo, s’asseyant sur son lit, s’écria :
– Ce grand Lehmann m’ennuie avec ses noyaux ; il a l’air de dire que Yéri-Hans m’a renversé sans noyaux ; je ne peux pas souffrir les gens qui se moquent de tout.
– Bah ! dis-je, il vous a remis la jambe en bon état, qu’est-ce que le reste peut vous faire ?
– Oui, mais je ne l’avais pas envoyé chercher pour me parler de noyaux.
Malgré sa mauvaise humeur, l’oncle Conrad se leva, s’habilla, et, sans écouter la recommandation du docteur, il sortit le même jour, dans l’après-midi, pour aller voir ses vignes. Il revint au soir très content et nous dit :
– Tout va bien ; mes deux jambes sont aussi solides l’une que l’autre. Allons, allons, il aurait pu m’arriver pire que d’attraper une entorse. Ne pensons plus à ces choses. La vigne est belle, nous aurons une bonne année, voilà le principal.
J’étais très content de voir l’oncle Conrad entièrement rétabli.
Depuis ce moment jusque huit jours avant les vendanges, vers la Saint-Jérôme, qui se trouve être le patron d’Eckerswir, l’oncle ne parla plus de Yéri-Hans et ne s’occupa que de ses vignes, de ses caves et de son pressoir.
Moi je sortais souvent avec Waldhorn ; je gagnais de l’argent et je disais :
– Encore deux cents écus, et j’aurai mes deux arpents de vignes, avec Margrédel.
C’était mon bonheur de rêver à cela. Tout le long des chemins, en écoutant chanter les alouettes, je ne faisais que penser à mes noces. En revenant de chaque tournée, j’apportais quelque chose à Margrédel : un ruban, des boucles d’oreilles, enfin ce qu’il y avait de plus beau. Elle recevait tout cela d’assez bon cœur, mais plus pourtant avec la même joie que dans les premiers temps. Elle ne souriait plus, elle ne me remerciait plus et semblait dire : « C’est tout simple qu’il m’achète ces choses, puisqu’il veut m’avoir ! »
Cette différence me faisait de la peine, mais je me consolais en songeant que l’oncle Conrad ne pouvait pardonner à Yéri-Hans, et qu’une fois marié avec Margrédel, elle oublierait l’autre et deviendrait une bonne petite femme de ménage.